Interview d’Arnaud Hée, Comité de sélection de la compétition internationale

En début de semaine, j’ai rencontré par hasard Arnaud Hée, critique cinéma et sélectionneur. J’en ai profité pour lui poser quelques questions sur la programmation… et j’ai appris ce qu’était un film « nuquiste » (entre autres).

Quel est votre parcours ?

C’est ma première année à Entrevues, avant cela j’étais au Comité de sélection du festival Cinéma du Réel (festival international de films documentaires à Paris, ndlr) depuis 2010. Je n’ai pas du tout une formation cinématographique mais d’historien, j’ai enseigné l’histoire-géo dans le secondaire avant de me tourner vers la critique en 2008. Actuellement, j’enseigne l’analyse de films à la Fémis (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son) et j’interviens beaucoup dans les réseaux d’éducation à l’image auprès des enseignants ou des élèves, comme je l’ai fait d’ailleurs ici, mercredi matin. Et puis j’écris dans plusieurs collaborations, notamment CritikArt, Images documentaires…

Comment s’organise la sélection des films pour Entrevues ?

Nous sommes quatre, Lili Hinstin, la directrice artistique, Mathieu Macheret et Laurence Reymond. Lili voit des films de son côté et nous les propose, elle a évidemment aussi le rôle de trancher quand nous ne sommes pas d’accord sur un film. Mathieu, Laurence et moi sommes à la fois présélectionneurs et sélectionneurs, nous avons d’abord un rôle d’élimination des films, ensuite on a deux voix. Lorsqu’un film me semble intéressant, je le propose à un « deuxième regard », soit Lili, Mathieu ou Laurence, qui va voir le film et trancher. C’est ce qu’on appelle le « 2 + ». Puis le « 3 »  ou « 4 », ce sont des films qu’on propose à tout le monde pour les discuter en comité de sélection. On se réunit régulièrement, une fois par semaine jusqu’à la fin du processus.

Vous vous répartissez donc les films à voir ? J’imagine que vous ne pouvez pas tout regarder…

Oui. Lili a aussi un rôle de présélection, mais elle en voit un peu moins car elle doit s’occuper de toute la compétition, donc c’est surtout Mathieu, Laurence et moi qui présélectionnons. On regarde à peu près 400-450 films entre mai et octobre, après il y a beaucoup de films qui ne correspondent pas du tout à ce que l’on recherche. Le festival est quand même déjà bien identifié mais il y a toujours des erreurs d’envoi, des films qu’on ne peut pas passer.

Les films sont essentiellement des propositions ou vous en cherchez aussi ?

Il y a un gros travail de prospection, on se déplace tous pour aller à des festivals. Cette année, je suis allé au FID à Marseille et à Locarno en Suisse, d’ailleurs on a retenu des films dans ces festivals. Les Voisins, par exemple, a été repéré à Marseille, et Kaili Blues, à Locarno. Ça permet de repérer, mais aussi de voir les films en salle, ce qui n’est pas le cas dans le cadre du visionnage.

Quels sont les critères du Festival Entrevues et son identité ? La différence avec d’autres festivals ?

Entrevues c’est accueillir la création contemporaine, les écritures cinématographiques, sans être dogmatique. Parfois, ce qui peut nous pendre au nez quand on est sélectionneur, c’est le formalisme, c’est-à-dire des films qui ont une forme très forte, très visible et très maîtrisée, ou des films un peu plats, il faut faire attention. Ici à Entrevues, il y a quand même une identité, une recherche, des films qui représentent et racontent le monde. On a aussi beaucoup de relations avec des écoles de cinéma donc c’est intéressant. Cette année, j’ai repéré l’Universidad del Cine de Buenos Aires, je vais être attentif à ce qu’il se passe là-bas… Le film en compétition Nueva Vida de Kiro Russo a été fait dans cette école.

Il y a une vraie ligne documentaire à Entrevues mais il ne s’agit pas de montrer du documentaire pour montrer du documentaire, mais avant tout de montrer des films, qui sont en l’occurrence des documentaires, mais qui sont vus comme des films. En tant que critique, c’est quelque chose auquel je suis attaché par exemple : écrire un article sur un documentaire et ne jamais mettre le mot « documentaire », mais écrire le mot « film », toujours prendre l’objet film pour ce qu’il est, pas comme une fiction ou un documentaire. On voit aussi beaucoup de films qui sont dans l’hybridité, dans une instabilité entre la fiction et le documentaire. C’est aussi une tendance contemporaine dans le cinéma. L’été de Giacomo, qui a eu le Grand Prix en 2011, et God bless the child cette année, sont un peu dans cette veine-là. Entrevues c’est donc accueillir, être attentif à ce qu’il se fait, et puis être attentif aussi à ne pas accueillir tous les « tics » du jeune cinéma ou du cinéma d’auteur.

Comme quoi par exemple ?

On a inventé des termes pour les films… Comme on est un peu fatigués parfois, on doit se détendre un peu… (rires) Par exemple, le film « nuquiste », qui n’est pas un film nudiste, mais un film où la caméra est braquée sur la nuque du personnage, avec des travelling avant, tout ça filmé avec une faible profondeur de champ pour rentrer dans la conscience du personnage… On en voit beaucoup !

Marine Keller

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