Entretien d’Antonin Ivanidzé, Le réel parle pour nous

 

Etudiant à la HEAD*, Antonin Ivanidzé signe avec Le réel parle pour nous un film qui interroge plusieurs sujets s’entremêlant dans un montage formel audacieux. A la fois réflexion sur la démocratie et analyse d’une idéologie politique (FN), ce court-métrage montre avec finesse et subtilité comment le libéralisme présuppose pour croître, une forme désœuvrement contemporain. Entretien avec un cinéaste qui via le filtre d’une élection locale, décortique les symptômes d’un malaise républicain en gestation.

Vous êtes étudiant à la Head, ce film est-il un film d’études ? Citation de C. Neyrat qui apparaît au générique, qui enseigne dans cette école…

Oui, je suis étudiant à la HEAD de Genève depuis 2013, et suis actuellement en 3ème année (après une année de pause). Le film a été tourné en 2015 et Cyril Neyrat faisait partie à ce moment-là des « tuteurs » qui ont suivi ce projet de près ou de loin et ont intervenu au jury de fin d’année. Par ailleurs, le réalisateur Gabriel Abrantes, qui était responsable pédagogique de notre année, à beaucoup participé et contribué – avec une verve et une culture inégalées – à rendre possible nos films. À travers des ateliers techniques, théoriques et critiques, nous avons exploré tout un champ de possibles et prolongé nos idées, nos délires, jusqu’à leur achèvement.

Il a des allures de manifeste cf son titre emprunté à M. Le Pen, acceptez-vous ce terme ?

Le titre du film est en effet emprunté à Marine le Pen, mais dans le sens d’un « étonnement », d’une reprise critique et ambiguë de cette phrase qu’on pourrait qualifier d’historique, et apparaissant dans son discours comme un éclat de lucidité impuissante. « Le réel parle pour nous », ça pourrait être aussi un slogan d’Emmanuel Macron, qui utilise beaucoup le terme « réel » dans sa communication : comme un mot-clé, une valeur que tout le monde perçoit de plus en plus vidée de sa substance et où l’on pourrait signifier tout et n’importe quoi. Mon titre n’a donc rien d’un hommage, ni d’un manifeste – mais plus d’une citation, un aphorisme sur le pouvoir. Le « réel »… Par ce terme, jamais le pouvoir n’a mieux défini sa cible, à la fois ennemi à abattre et chair innocente à enrôler.

Les matériaux filmiques sont très divers : archives tv, scènes jouées, archives internet, comment assemblez-vous tout cela ? Je trouve très subtil par exemple la manière avec laquelle vous superposez un discours où Le Pen parle de la jeunesse et les visages des jeunes travailleurs sur le marché… c’est un effet recherché des contraires ?

Les sons et images issus d’archives internet ont joué un rôle de perturbation, et comme vous dites, de contrariété dans ce qui a été filmé. Il s’agissait de mettre en relation des signes préexistants qui confirment ce que dit Marine le Pen – mais dans le sens où ils précèdent ce qu’elle énonce. À mon avis, ces images prennent à rebours le discours énonciateur du lepenisme en en montrant sa matrice, son lieu de naissance, et laisse apparaitre ainsi la raison qui se cachait derrière tout cela. Car, oui, si le réel parle pour nous, Le Pen, elle, parle pour le réel, et utilise le réel comme sa machine d’énonciation tautologique (« Nous somme le parti de la vraie vie », dit-elle). La scène avec les images des jeunes travailleurs au marché m’a donc semblé, au moment du tournage et du montage, une intéressante manière de confronter ce réel-là avec l’énonciation du FN. Le son, à ce moment, est issu d’un discours que j’avais filmé un mois avant le début du tournage, dans un meeting de Marine le Pen en Haute-Savoie. Ce passage en particulier m’a semblé d’une grande violence et formulait un souhait inédit que j’avais besoin de porter à la connaissance. Je pense que résister, c’est faire porter les choses à leur connaissance.

Les mots bleus de Christophe, chanson en fil rouge dans le récit pourraient-ils s’écrire les maux bleus (marines) ?

La chanson de Christophe, son évidence, m’est apparue au moment du tournage, dans l’urgence et un besoin de lyrisme comique, contrebalançant la laideur de la situation que nous vivions (tout a été tourné en mars 2015, la semaine précédant les élections départementales françaises, où le spectre du Front National pointait avec insistance). Les paroles sont magnifiques, et je me suis dit qu’elles faisaient partie de ces choses dont il est possible que Le Pen récupère un jour l’innocence. C’est une chanson très naïve et à la fois sans espoir, elle exprime des sentiments presque « idiots » qui m’intéressent d’accoler au personnage principal, et à sa doudoune bleue. Donc oui, le bleu Marine, les maux bleus, tout cela sympathise comme dans une poésie barbare du présent.

Pouvez-vous dire que la politique est une forme de religion dans sa mise en scène (un leader ? = un messie ?) et vous exprimer sur le blasphème (une cigarette dans une église ? un vitrail à l’effigie de Marine Le Pen ?)

Concernant la politique à appréhender en tant que religion, oui, je suis d’accord. À la fois spirituel, je pense que ce phénomène est aussi psychique, et que le processus de décision de la démocratie française est en grande partie irrationnel – comme en miroir de la cynique rationalité du pouvoir. C’est donc dans la sphère de la magie noire, de la religion obscure, mythique et orientale que le politique réapparait. Le blasphème dans l’église me semble faire partie de cela, et attaque le système néo-libéral comme entreprise de désacralisation de la vie, des anciennes valeurs, mais en même temps sacrement, sacrifice de cette même vie sur l’autel du politique.

Votre film suit deux personnages qui ne semblent pas très conscients (responsables) de leur vote ? L’un ne vote pas car pas de papier (oubli) et l’autre vote mais le regrette (se sent mal) immédiatement ? Est-ce une manière de sonder comment une idéologie s’insinue dans le désœuvrement ?

Oui, je pense que le désœuvrement est le mot juste pour qualifier les deux héros. Mais j’ai pensé le montrer, au moment de l’écriture, comme une puissance extraordinaire capable de fuir les lieux communs, que ce soit à l’hôpital ou dans la rue. Ces banlieues désœuvrées, ces bidonvilles pour petit-bourgeois en bordure de Genève, ces terrains vagues sont aussi le terrain de leur désœuvrement, leur possible.

Il me semble deviner mais je n’arrive pas à le formuler, observer un lien ente le rôle des images et la culture orthodoxe ? qui est présente dans votre film, sous jacente… Ou est-ce une mauvaise piste ?

Concernant le rôle de la culture orthodoxe, elle n’est certainement pas consciente, mais il est vrai que l’absence de perspective, ou la « perspective inversée » des icônes russe me touche, comme une résistance au perspectivisme de la renaissance, à cette histoire comme perspective (économique, religieuse, politique…) que les pouvoirs souhaitent maintenir. Mais l’icône de Marine sur l’écran au début et dans l’église sont des moments importants. En fait, je les relierais plutôt à des avatars de jeu vidéo, récemment utilisés dans des programmes de psychiatrie comportementale.

D’où viennent ces chants de l’ensemble Aznach Vaideli Allah vu / notre Dieu est Allah, et leur emploi dans la scène de danse qui clôt le film ?

Les chants de l’ensemble de femmes Aznach sont des polyphonies traditionnelles tchétchènes que j’ai voulu intégrer au film comme de simples éléments de beauté sans signification, sans implication avec le monde gris de ces banlieues dortoirs. C’est l’héroïne qui les superpose à la réalité, par sa vue étrange sur les choses. La fin est une chanson populaire chantée par Tamara Dadasheva. Cette chanson a été un cri de réconciliation lors de l’avènement d’Akhmad Kadyrov, qui a pactisé avec la politique impériale du Kremlin. Dadasheva a chanté cette chanson dans un stade en 2004, et, en plein milieu de la représentation une bombe a explosé, l’attentat ayant ôté la vie à Kadyrov père, donnant le pouvoir à Kadyrov fils… Ceux qui s’y intéressent connaissent tous la suite, désastreuse.

Le FN est-il soluble dans le bouddhisme ? Pensez-vous que seule la spiritualité (par exemple dans votre film le bouddhisme) puisse soigner davantage que le/la politique ? cf votre personnage Sandro qui est dans clinique, qui semble par la danse, la contorsion exprimer ce que vous dénommer : « la sidération plane dans nos gestes » ?

Concernant le FN et le bouddhisme, je ne crois pas qu’ils soient solubles, en tout cas pas tant qu’il n’y a d’intérêt à une pareille rencontre. Par contre, il est vrai que le moine birman Wirathu – apparaissant à la fin du film – est le leader du Movement 969, une secte nationaliste anti-islam, particulièrement offensive dans ses propos envers un peuple minoritaire Birman, les Rohingya. Le discours du moine n’est pas tronqué, et les images des moines frappant à coups de machettes sont les éléments d’une obscure et vaste vidéographie archivant la destruction de ce peuple dans la Birmanie contemporaine. Je crois donc que le bouddhisme, comme toute religion d’ailleurs, et soluble dans ce vaste mouvement de nationalisme international qui frappe actuellement la planète. Car si Daesh, ou d’autres extrémistes d’autres religions ont besoin du pouvoir, alors le réel est fait pour eux. L’élection de Trump le prouve, je crois. Le monde que nous sommes en train de bâtir est fait pour Trump. Si elle était absolument sincère, la véritable phrase de Le Pen aurait été : « Le réel est fait pour nous ».

 

Propos recueillis par courriel par Fabien Vélasquez

 

*  Haute-Ecole d’Art et de Design de Genève

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