I Am Truly A Drop of Sun on Earth d’Elene Naveriani

Suisse, 2017, 1h01

 

Par Inès Kieffer

 

Au commencement, il y a la nuit, les corps et le silence, le temps d’une partie de football sous la pluie — contrastant étrangement avec le titre, évocateur de lumière et de soleil.

Et puis il y a April, prostituée taiseuse, dont le visage évoque celui d’une statue, et Dije, un Nigérien fasciné par les Etats-Unis, à tel point qu’il tente de les recréer à Tbilissi — en Géorgie, où il a atterri par hasard — le temps d’une scène, où il essaie de se confronter à cette ville hostile, semblable à un désert urbain. Les personnages sont limités dans leurs déplacements, que ce soit par la faute de leur précarité ou de leur passivité. Ils marchent souvent, comme pour éprouver ces fameuses limites, qui sont à la fois celles de la ville et de leurs corps. Seules les quelques discussions entre les prostituées brisent ce silence omniprésent, et le ponctuent de pauses bavardes, rythmées par des conversations désabusées. Et puis April marche encore, ses talons hauts frappent le bitume, elle traverse cette ville et la regarde sans la voir. Dije la rejoint parfois, et c’est là l’union de deux solitudes, le temps d’une scène ou d’une nuit. Le noir et blanc donne un aspect à la fois fantomatique et lumineux au film, et le soleil mentionné dans le titre se retrouve dans le visage d’albâtre d’April, les cheveux blonds de l’une de ses amies, la peau et le regard brillant de Dije.

Le film explore également, durant environ une heure, en s’appuyant sur l’exemple de la Géorgie, les nombreuses discriminations que l’on peut trouver dans  la société occidentale, même si l’on sait pertinemment qu’elles sont universelles. La réalisatrice s’attarde beaucoup à montrer la peur et le rejet d’autrui, avec le cas du racisme et de la prostitution. Rappelons également qu’au début du générique de fin, on apprend que le film est dédicacé à la mémoire de deux personnes, dont Bianka Shigurova (1994 – 2016), une jeune femme activiste transgenre, décédée en février 2016, de causes inconnues et suspectes. Le spectateur est libre de faire le lien avec ce qu’il vient de voir ou non — Elena Naveriani n’impose jamais un point de vue unique et laisse une grande place à la supposition.

 

Par Guillaume Riether

 

L’été dernier, j’étais en Géorgie : était-ce aux USA, me demanderez-vous, ou dans le pays du même nom, entre la Turquie et la Russie ? En regardant ce film, en écrivant ces lignes, je me revois là-bas, avec ces Noirs, pauvres et désœuvrés, qui sous des trombes d’eau ne savent où s’abriter, attendant que d’autres malheurs ne s’abattent sur eux.

Nous sommes loin de l’Amérique : nous sommes à Tbilissi. Dije, un grand jeune homme, vit maintenant ici, mais il avait d’autres projets en quittant le Nigéria : son rêve s’est s’ecrasé dans ce pays, d’où beaucoup voudraient émigrer.

Il se figure être à New York, s’imagine que la statue de la Liberté flotte sur la ville : certes, une lumière viendra éclairer ses pas en la personne d’April, une femme très belle, plus âgée que lui… mais est-elle bien différente de lui ? Les deux sont à la merci des hommes, lui au marché, quand il travaille et se fait exploiter ; elle, avec ses yeux en amande et son visage de déesse grecque.

Elle le regarde comme son homme, craint qu’on n’apprenne qu’ils sont amants, puis elle le présente comme son client… mais comprend-il assez bien la langue pour entendre tout cela ? Leurs yeux disent ce qu’ils voudraient taire, et des scènes coupées entretiennent le mystère…

Oui, une flamme est née : de quoi les rapprocher l’un de l’autre, ou les éloigner…

Il y a entre eux trop de tabous : ils sont au-delà des mots, par-delà le bien et le mal. Qu’est-ce dès lors qu’aimer et espérer, qu’est-ce que tromper et pardonner ? Il est Noir, elle est Géorgienne, et la pellicule se déroule en noir & blanc dans ce film tendre, au rythme lent, et haut en couleur.

Je ne sais quel péril est le plus grand, en Géorgie : être un Noir, ou être une femme. Quoiqu’il en soit, April n’est pas la plus à plaindre par ici : bien des femmes, à Tbilissi, ne verront pas la fin du film. Elles seront coupées. Au montage. Elles. Ne verront pas leur nom s’inscrire au générique. Dans cette ville, comme ailleurs, les hommes se chargent de la mise en scène…

 

Paru dans le journal n°6 du vendredi 1 décembre

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