William Hays & histoire de la censure Hollywoodienne

Le blog Entrevues a déjà introduit la thématique cinéma & histoire à travers la période pré-code Hays et l’image de la femme dans ces années là dans un autre article, ici nous abordons le sujet de manière historique à l’aide de la présentation de Frédérique Cavé, doctorant en cinématographie.

 

L’âge des turbulences à l’âge de l’ordre

 

Le cinéma hollywoodien des années 30 est divisé en deux parties distinctes de l’histoire. Entre 1930 et 1934 c’est l’âge des turbulences : le plaisir est au centre des mœurs et le cinéma est dans une logique de laissez-passer systématique. À partir de 1934 vient l’âge de l’ordre : respect des standards familiaux, interdiction de mettre en valeur des sujets immoraux, etc.

 

En 1984, il y a une ouverture des archives qui permet de découvrir des métrages non censurés, par exemple celui de Baby Face de Alfred Green. Ces documents permettent non seulement de comprendre les coupes effectuées à l’époque, mais également d’analyser ce système de censure avec un certain recul.

 

Frédéric Cavé a été invité le mardi 28 novembre au festival Entrevues afin d’introduire la séance de Baby Face dans la catégorie Cinéma & Histoire. Étant passionné et diplômé en cinématographie, il nous explique qu’il y a une certaine tendance à dire que les premières initiatives de censures hollywoodiennes commencent en 1922 suite à un scandale. Fatty Arbuckle, un acteur et réalisateur reconnu du cinéma muet est accusé de viol sur une grande actrice de cinéma, Virginia Rappe durant une partie fine dans un hôtel à San Francisco. Virginia décède quelques jours plus tard suite à un décollement de la vessie. Ce fait divers bouleverse fortement le monde du cinéma.

 

Image du film Gold Diggers of 1933

Gold Diggers of 1933 est une satire sociale et économique de la Grande Dépression

 

L’ascension de William Hays

 

À ce moment-là, William Hays a une quarantaine d’années et est membre du gouvernement en tant que ministre des postes. Il est jeune, ambitieux et contrairement à l’image qu’on essaye de lui donner, Hays n’est ni rigoriste ni moralisateur. En réalité, il a plutôt un profil de carriériste. Dès qu’il entre dans un service, il fait bouger les choses efficacement, ce qui lui donne petit à petit une réputation d’homme rapide, productif et exceptionnel. Il révolutionne le service des postes et impacte fortement un certain nombre de chantiers de l’époque au ministère du Commerce, de l’Intérieur (aide à la construction de camions blindés pour le transport sécurisé) et de l’Éducation (avec l’apprentissage de l’écriture sur enveloppe pour les jeunes enfants). Toutes ces actions font de lui une personnalité populaire et reconnue. Hays est d’une certaine manière le Emmanuel Macron de l’époque, il devient très rapidement une personnalité forte du gouvernement et bouleverse le système. Même Joseph Patrick Kennedy, père de John Kennedy est très flatteur à son égard.

 

Depuis 1917, Hays se prépare à devenir président aux élections de 1921. Il se crée un très vaste réseau de connaissances et d’influences dans le milieu et s’intéresse à de nombreux domaines différents : l’acier, le charbon, la finance, le cinéma, etc. Il échoue à prendre la tête du congrès mais est tout de même plus influent que William Harding, le futur vingt-neuvième président des États-Unis. Il contacte la Fox pour lancer une campagne par l’image afin de le rendre populaire, il le fait apparaître sur tous les écrans. Il sera d’ailleurs dit plus tard que la réussite de la campagne est gagnée grâce à cette domination par l’image.

Hays est fière de ce qu’il représente et envisage même un film sur lui-même : il s’approche de l’homme le plus influent à ce moment-là, Adolf Zukor. En tant que cofondateur de la Paramount Pictures, il est le mieux placé pour réaliser un film à la gloire de Hays. Le film n’est finalement jamais produit, mais il reste en contact avec les studios jusqu’en été 1921. Le scandale Arbuckle sera en septembre.

 

Hays est considéré comme un homme puritain et rigoriste alors qu’au sein des républicains, il est en fait un progressiste. Il travaille au développement de l’économie dans un profit capitaliste et les questions de morale ne l’intéressent pas. Lorsqu’on lui demande son avis sur l’affaire Arbuckle, il dit clairement qu’il ne veut pas en entendre parler et que Fatty peut se débrouiller seul. Il n’est ni chargé de l’affaire, ni chargé de la censure à ce moment-là. Il remarque cependant que cette affaire le gêne dans l’exercice de son travail et accorde la suppression des films de Fatty sur les écrans américains. Sur l’ensemble de l’année 1922, l’affaire se tasse et à Noël, Hays dit qu’il n’est pas contre le fait que Fatty revienne sur les écrans. Suite à cette déclaration, il se met à dos tout le continent américain et fait considérablement baisser sa cote de popularité. Mais bien qu’on ait tendance à le nommer comme personnalité influente dans cette affaire, en réalité Hays ne se sent pas concerné.

 

La genèse du Code Hays

 

Entre 1922 et 1930, il se passe énormément de choses dans le monde du cinéma et de l’industrie hollywoodienne. Hays affirme être à l’écoute et convoque un certain nombre d’associations très variées : les féministes, les syndicats, la SPA, les scouts. Le but étant de prendre en compte l’avis de chacun pour arriver à un consensus, il ne tient tout simplement pas sa promesse et incite ainsi les associations à lui mettre des bâtons dans les roues. En 1929, en plus de son procès pour sa participation à un gouvernement corrompu, une coalition va avoir lieu. Les protestants vont s’allier avec les exploitants indépendants qui sont plus de 20 000 sur le continent afin de mener une très grande campagne contre l’industrie hollywoodienne considérant qu’ils se sont fait avoir par Hays. Ce dernier va donc réfléchir à une solution et c’est ainsi que lui vient l’idée du code de production.

 

Certaines personnalités vont avoir de grandes responsabilités dans sa création. Martin Quigley, porte-parole des exploitants indépendants depuis les années 10, est en faveur de Hays depuis le début de sa carrière et l’avertit du possible retournement des exploitants contre lui. Avec Daniel Lorde, un auteur américain populaire, ils se lancent dans les grandes lignes directrices du code qui conviennent au maximum aux exploitants, ainsi qu’aux associations plus ou moins religieuses. Le code original de 1930 n’est disponible nulle part, il n’y a pas une seule version publiée qui soit la bonne.

 

Hays a le sens du storytelling et présente son projet comme étant “tombé du ciel”. En 1929 il oppose trois projets, celui de Martin Quigley, celui de Daniel Lord et celui de Irving Thalberg et trouve une ligne médiane entre les projets extrêmes des uns et des autres. Il cherche à trouver un juste milieu. Ce sera finalement Jason Joy qui sera à l’origine de ce consensus et deviendra en 1930 le président du Studio Relations Committee chargé d’appliquer le code. Joy met en place les valeurs morales compensatoires qui consistent à pouvoir exploiter tous les sujets immoraux tant que la fin, elle, est blanche comme neige. La fin étant ce dont le public se souvient. Beaucoup de films de la période ont justement ce quelque chose qui ne colle pas avec le reste du film, un retournement incohérent. Il existe d’ailleurs une version du document de Joy raturé par de nombreux commentaires de Hays lui-même. Tout ce qui est rayé dans ce code n’apparaîtra ni dans celui de 1930, ni dans celui de 1934.

 

Un certain nombre de ces documents sont en libre accès sur le site de l’académie des Oscars, on y voit bien la rhétorique employée par les membres du SRC, qui a une valeur d’expertise. Le SRC est dans une dynamique progressive, il n’y a pas de mesures coercitives ou tranchantes dès le départ. Ils préviennent et alertent que si le code était appliqué, il faudrait enlever tel ou tel élément d’un métrage. Ils sont dans une dynamique de correction.  Ayant du mal à se faire accepter, ils ne font que du conseil et attendent patiemment que les producteurs aillent droit dans le mur pour prouver quelque part qu’ils auraient dû suivre le code à la lettre.

 

Le code Hays disparaîtra définitivement en 1966.

 

Chloé Galzi

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