Levittown de Nelson Bourrec Carter

Dans la rue d’une banlieue américaine, avec ses maisons identiques bordées de pelouses et de voitures bien garées, un homme vêtu d’un survêtement à capuche avance et monologue face à une caméra qui recule dans un long un travelling rectiligne. Le jeune afro-américain (interprété par Elijah Rollé) déroule une sorte de freestyle qui le fait passer par toutes les humeurs : d’abord enjoué à l’idée d’habiter dans ce paysage de rêve américain, d’y déménager pour s’y épanouir, il adopte au fur à mesure un ton plus sombre jusqu’à une colère qui dénonce la vie toute tracée qui l’attend au coin de la rue, puis sombre dans un désespoir sans issue, teinté de peur et de crainte. Si la ronde des sentiments exprimés donne le tournis, la cause en est pourtant très simple : le texte retrace l’histoire de ce décor commun à d’innombrables fictions américaines : la fameuse suburb qui imprègne l’imaginaire cinématographique (et pas seulement, voir le fameux Suburbia du photographe Bill Owens) américain depuis les années 50, de Frank Capra (La vie est belle, 1946) à Sofia Coppola (The Virgin Suicides, 1999) en passant par Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet, 1955), Frank Perry (et son chef d’œuvre de 1968, The Swimmer), Sam Mendes (American Beauty, 1999) ou Peter Weir (The Truman Show, 1998)… et qui naît à Levittown, cité idéale de Pennsylvanie bâtie entre 1951 et 1957. Après ce jeu de blind-test historique, Nelson Bourrec Carter fait basculer son film, dans de purs et courts moments de terreur muette, inspirés notamment par John Carpenter (Halloween) ou David Lynch (Blue Velvet), auxquels il emprunte une grammaire de la peur, simple et efficace, implantée elle aussi au cœur de la banlieue. Le rêve de communauté idéale tourne au cauchemar, résumé dans cet essai de quinze petites minutes.

 

Renaud Sachet

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