Interview d’Hassen Ferhani, réalisateur

Rencontre avec Hassen Ferhani, après la projection de Dans ma tête, un rond-point le 2 décembre 2015 (Prix Camira et Prix du public long métrage)

Par Christophe Otello & Josiane Bataillard

Devant le cinéma des Quais, ancien abattoir, des gens s’arrêtent, saluent Hassen et le félicitent, aussitôt rappellent tel plan séquence, tel cadrage, telle lumière… Un enthousiasme palpable. Comment parler encore de ce film qui submerge ? Ce n’est pas une interview classique, questions, remarques se chevauchent.

Qu’est-ce  qui t’a donné l’envie d’aller tourner dans ces abattoirs d’Alger ?

Hassen Ferhani : Je sentais qu’il y avait là une poésie spontanée, quelque chose à l’état brut… Lors d’une première visite, je les ai vus devant une vieille carcasse de télé des années 70, au milieu des carcasses de viande. Je savais qu’il y aurait là des figures, mais en même temps je ne savais pas quel potentiel j’allais trouver à cet endroit.

Vous avez travaillé comment ?

On y est allé à deux, le preneur de son et moi, on y est resté deux mois et demi, on a 60 heures de rushes, c’est peu au regard du temps qu’on y a passé. D’emblée on était là avec le matériel, à faire des repérages, on voulait être des artisans à côté d’autres artisans.

Et puis on a pris du temps, on a beaucoup parlé, fumé,  je leur apportais des DVD. De toute façon, je ne voulais pas faire un film  sur des ouvriers mais avec des ouvriers. Un film qui parle d’eux mais surtout pas de la viande.

Et pour commencer à les filmer ?

Ça s’est fait au feeling, mais toujours avec leur accord, parfois un simple clin d’oeil, d’autres fois il fallait vraiment négocier. Amou, le philosophe a été le plus long à se laisser filmer, ça se voit puisqu’il n’apparaît qu’après la première moitié. Il était toujours derrière nous à commenter l’image, et je sentais qu’il était sans cesse à réfléchir.

Quant aux autres ? L’oncle Ali, plus de soixante ans de service, ouvrier, aide comptable, a fini par être le monsieur des toilettes ; aujourd’hui je sais qu’il est rentré dans son village.

Le vieux poète, qu’on voit dès le premier plan, il a toujours été là, et ses poèmes il les connaît par cœur. Dès les années 30, il se baladait avec ses calepins, notant des bribes de poésies au hasard des rencontres sur les marchés, partout. On ne sait même pas de qui sont ces poèmes. Il en a toute une collection.

Pas de vendeur de thé comme on en croise partout au Maghreb et au Moyen Orient ?

Lui, il n’a pas voulu se laisser filmer, et pourtant c’était un personnage incroyable !

Donc tu n’as jamais fait de zoom ?

J’ai gardé une focale constante, à un moment tu sens quand tu peux encore t’approcher ou quand il faut rester à une certaine distance. On est toujours à hauteur d’homme.

Pour la lumière et le son, ça s’est fait comment ?

Aucune lumière additionnelle, seulement les vieilles ampoules jaunies et les néons. Aucune des pièces n’est éclairée de la même façon. Lors du tournage en septembre, les ciels étaient particulièrement rouges, à cause du Sirocco.  Pour le son, ils écoutent tout le temps du raï, c’est  la musique des lieux, au moment de chaque séquence.

Il y a tout de même du pessimisme dans les propos de Youcef…

Oui, non… Certains me disent ça, d’autres y voient beaucoup d’optimisme. J’ai voulu montrer l’humour algérien, d’autant plus drôle quand la situation s’y prête le moins. Il fallait entendre les blagues qui circulaient pendant les années noires du terrorisme (1991 2000).

Ton film, il passe en Algérie ?

J’ai eu des autorisations et des aides de l’état, mais on n’a pas de réseau de diffusion en Algérie, et peu de spectateurs, à part une quinzaine de salle d’art et essai.

Ont participé à la discussion : Youri Tchao-Débats, Thomas Pujol, Nicolas Mias, Christophe Ottello et Josiane Bataillard. 

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